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Chanson douce

J’écris très rarement des billets sur des livres.
Je ne me sens pas légitime, j’ai du mal à traduire mes impressions.

Mais je ne pouvais pas passer à cote de celui-là.
Une giffle.
Un livre qui a remué chez moi beaucoup de souvenirs, de questionnements, de doutes.

L’histoire : Un après-midi, une jeune mère avocate décide de rentrer plus tôt pour faire une surprise à ses enfants : elle les découvre morts, assassinés dans la baignoire par la nounou.

La suite n’est pas une enquête, la coupable est connue dès la première page.
C’est une plongée dans la vie d’une jeune couple ambitieux et dans la vie d’une nounou parfaite de discrétion et de dévouement.
C’est une analyse au scalpel du grand Rubik’s cube de notre époque : comment réussir, travailler beaucoup voir énormément et parvenir à élever ses enfants, à leur consacrer un minimum de temps.

Page après page, Leila Slimani nous fait sentir l’immense solitude, la détresse et la rancœur de cette nounou. On n’en vient jamais à la plaindre, ni à la comprendre mais j’ai éprouvé autant d’effroi pour son geste que pour son désarroi et son isolement.
Le tour de force de Leila Slimani est de nous mettre face à ce qu’il l y a de monstrueux, d’atroce dans le crime de la nounou mais aussi face au mépris plein de bons sentiments, à la condésendance des parents, qui n’accordent aucune attention sincère à celle qui prend soin des enfants, trop accaparés par leurs carrières, leur épanouissement social.

Sans aucun jugement, sans aucune leçon de moral mais le constat est là accablant – malgré de petits soupçons, des légers doutes – les parents ferment les yeux car se séparer de la nounou, parfois froide et bizarre, serait trop compliqué pour eux, inenvisageable pour leurs carrières, et sans doute à force trop douloureux pour les enfants.

Ce livre m’a profondément secouée et m’a rappelée ce malaise que je ressentais si souvent quand je rejoignais, les jours fastes, L. au parc.

Je voyais des enfants plongés dans une terrible solitude coincés entre des nounous indifférentes, épuisées et des parents dont les priorités sont trop souvent ailleurs – des enfants qui grandissent entre des adultes accrochés à leurs portables.

D’un côté des nounous atroces qui obligeaient les enfants à rester dans les poussettes pour ne pas avoir à les surveiller, celles qui partaient faire des ménages pendant qu’une autre, une inconnue gardait l’enfant, celles qui hurlaient pour un rien.
Et puis les gentilles, les attentionnées, les dévouées…..

De l’autre côté, le discours des mères, jamais contentes- jamais assez – comme si c’ était normal que ces femmes se consacrent , se sacrifient pour élever les enfants des autres, pour compenser ce que l’on n’est pas capable, pas en mesure ou sans envie de donner soi même.
Celle qui faisait assez confiance à la nounou pour lui laisser son enfant de 2 ans mais cachait le téléphone de peur qu’elle s’en serve abusivement.
Celle qui partait en week-end mais ne voulait pas lui payer les heures de nuit sous prétexte qu’elle dormait et qu’on ne paie pas à rien faire (peut-être que la nounou aurait tout de même préféré dormir avec son mari, chez elle et se reposer un peu mais là n’était pas la question)
Celle qui habillée des pieds à la tête chez Zadig & Voltaire n’avait pas assez d’argent pour payer les heures de sieste parce que non décidément on ne paye pas à rien faire.

Sous la couverture des bons sentiments, la nounou est trop souvent une esclave moderne , sans horaire, arrivée très tôt le matin, prisonnière le soir des horaires à rallonge, souvent peu considérée , traitée parfois comme une simple femme de ménage, une intendante, une bonne à tout faire.

Décalage énorme entre la place immense de l’enfant pour lequel rien ne sera jamais assez bien pour lui offrir le meilleur avenir possible et le manque de temps dont on dispose – l’enfant est donc souvent « outsourcé » .

Dans « Une chanson douce », il n’y a au départ ni mauvais, ni méchant juste des êtres cabossés par leurs peurs, leurs manques, leurs angoisses, leurs envies – le père un peu puéril et égoïste,  la mère qui trouve dans sa carrière un exutoire, la nounou qui trouve au début un espoir de consolation à son désarroi avant d’être rattrapée par ses démons.

Son geste inexplicable n’est jamais expliqué – pas une seule raison mais un lent ensevelissement de toute trace d’espoir.

Pas de jugement, pas de leçon – juste un questionnement incisif sur la place qu’on accorde aux enfants dans une société hyper compétitive, hyper jeuniste et hyper hédoniste.

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9 réflexions au sujet de « Chanson douce »

  1. Je l’ai déjà vu chroniqué ici ou là.
    Tu en parles très bien.
    Mais j’ai beaucoup de mal à entrer dans l’horreur, tu crois qu’il faudrait que je me force ?
    bisous ma petite miss.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. C’est le tour de force du roman : deux pages terribles au début -2 pages glaçantes à la fin et pour le reste une très fine analyse des personnages.
      Mais je concède qu’il y a plus léger comme lecture d’été !
      Bises

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  2. C’est le plus beau compte rendu que j’ai lu sur ce livre, j’en avais lu quelques uns mais ils avaient été rédigé par des bobo parisiennes et en conséquence je n’avais pas envie de lire ce roman. Un jour dans un parc j’avais constaté l’attitude étrange d’une nounou black qui ne s’occupait pas du tout de l’enfant dont elle avait la garde. Je pensais que c’était un cas isolé. Le gamin s’ennuyait et la regardait par en-dessous. Il s’ennuyait et j’ai pensé que la nounou était en dépression.

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  3. Coucou Miss Zen,

    Je l’ai lu ! Je l’ai bien aimé mais j’appréhendais car le pensais plus trash….
    Ce qui est fou c’est que c’est la vraie vie, ça peut arriver à tout le monde…
    La cousine de quelqu’un que je connais a perdu son bébé secoué par la nounou….. le procès est en cours depuis 5 ans……

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    1. Coucou, c’est terrible ton histoire…. Malheureusement, ce n’est pas que de la fiction. D’ailleurs le bouquin est inspiré d’une histoire vraie – une nounou avait assassiné deux enfants à NY…..

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  4. Ca fait froid dans le dos. Mais passé le premier moment d’effroi (en réaction à l’assassinat des enfants) qui fait dire « Ah, je ne vais pas pouvoir lire ça », on change d’avis en lisant ton compte-rendu et on se dit qu’on ira acheter le livre !
    Quel pouvoir de persuasion, Miss Zen.

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