Les jolis moments humeurs

La bague d’Ada

Isabelle et son article sur les bijoux de la Voie Minérale m’ont donné envie d’écrire sur ma bague qui ne me quitte jamais depuis plus de 20 ans.
Je ne porte que deux bijoux : cette bague et la montre de mon père. J’ai une autre montre  et d’autres bijoux plus luxueux, plus chics mais je les porte rarement. Je déteste oublier ma bague et ma montre, ils me protègent : sans eux, je me sens bancale.
Mon père aussi possédait une très belle montre mais il portait le plus souvent celle que je lui avais offerte quand j’ai décroché mon premier job à NY. Ce n’est pas une montre de luxe mais c’est une montre qui lui allait parfaitement.
Ma bague vient aussi de NY et son histoire est en moi pour toujours, elle guide ma vie. Je travaillais dans une agence de pub sur Madison Avenue, au 26ieme étage avec vue sur l’Empire State Building. C’était une autre époque, on ne parquait pas encore les employés dans des open-space et j’avais un bureau et une vue que seuls les hyper-privilégiés peuvent convoiter de nos jours. Nous étions une toute petite équipe, principalement des femmes. Juste à côté de mon bureau se trouvait celui d’Ada.
Ada était plus âgée que moi, mariée, deux enfants, un beau visage paisible, très élégante, toujours impeccable. Elle était d’origine chinoise. Elle était calme, posée, douce et efficace : tout le contraire de ma boss,  une rousse flamboyante d’origine irlandaise, un chewing gum en permanence dans la bouche, énergique voir excitée, une sorte de rouleau compresseur en vitesse accélérée mais rigolote et compétente.
Bref Ada était son contraire et ça me faisait du bien d’être près d’elle. Sa douceur me faisait du bien dans cette ville sous amphétamine, j’étais loin de ma famille, de mes amies. Je sortais pour la première fois de ma petite Belgique. Et parfois, la tête me tournait.

Ada avait toujours un mot gentil, elle venait me parler, me proposait de déjeuner ensemble. Nous regardions souvent l’Empire State Building et nous étions toujours étonnées de le voir de si près, de pouvoir le contempler à notre guise. Je crois que la dernière fois que nous l’avions admiré, son toit était illuminé en bleu, c’était la date d’anniversaire de Frank Sinatra et NY rendait hommage à « Blue Eyes ». Bref, j’aimais beaucoup Ada, elle me rassurait.

Et puis un lundi matin, Ada n’est pas venue travailler, mardi non plus. Le mercredi, notre boss nous a réunis dans la petite salle du fond et les larmes aux yeux nous a annoncé qu’Ada était morte.

Elle avait péri dans l’incendie de sa maison, elle n’était pas sortie, elle avait fait en sorte que ses enfants soient évacués avant de penser à elle. Et puis, c’était trop tard, elle avait respiré trop de fumée. J’étais terrassée.

J’ai été à ses obsèques, une cérémonie dans une maison anonyme de Chinatown, le cercueil ouvert pour que sa famille, ses proches, des amis puissent y déposer des présents qui l’accompagneraient dans l’autre monde. Ses enfants y avaient déposé des peluches. Je suis ressortie de là, anéantie. Je me vois encore repartir à pied vers Midtown, en marchant mécaniquement, absente, sonnée. J’ai fini par arriver sur la Cinquième Avenue et je suis rentrée sur un coup de tête chez Tiffany ‘s. Il y avait une bague en argent, très simple dont je rêvais depuis si longtemps. J’ai acheté la bague, je n’avais pas les moyens, mais je m’en foutais.

J’ai acheté cette bague en souvenir d’Ada, de sa gentillesse, de son amour pour ses enfants et parce que la vie est courte et que tout peut s’arrêter demain. J’ai clairement pris conscience de ça ce jour-là en regardant Ada dans son cercueil, entourée par les peluches de ses enfants.
Cette bague me rappelle chaque jour Ada, la fragilité du bonheur et de la vie et son merveilleux sourire si chaleureux.

13 réflexions au sujet de « La bague d’Ada »

  1. Oui, quelle belle histoire ! Triste et belle comme peut l’être la vie associée à la mort… Je comprends que vous la portiez tout le temps ou presque. C’est si bon de se souvenir ainsi des personnes qui, d’une manière ou d’une autre, ont tant compté pour nous.

    Aimé par 1 personne

    1. Oui elle est vraie et en l’écrivant cette histoire que je porte en moi m’est revenue avec tellement de détails, de force comme si tout ça s’était passé l’année dernière. Parfois on recouvre un peu nos histoires et puis on se rend compte qu’elles sont encore si vives en nous…
      Bisous la fée.

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  2. Quelle belle histoire et combien elle nous transporte. Je comprends encore plus pourquoi tu ne voulais plus de la vie trépidante de Paris, tu avais déjà bien vécu ailleurs. Comme dans les films. Et du coup ce matin, puisque j’ai lu ton histoire hier soir, on ne sait pas pourquoi elle est morte, comme ça, du jour au lendemain ?

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