Ma Quête : Le roman d'Oncle Charles

Ma quête 6 : Clair-obscur

Dans l’épisode précédent, nous avions laissé Friedrich Karl Müller, le père présumé de mon oncle, à Bruxelles avec une foule de questions sur ses origines et sa paternité.

Beaucoup de zones d’ombre mais une chose est certaine : toute sa vie va prendre forme autour du commerce de la fourrure et donc de Leipzig.

 Leipzig est, entre la fin du dix-neuvième siècle et la première moitié du vingtième, la capitale mondiale de la fourrure. Il y avait bien d’autres villes qui jouaient un rôle important : Nijni Novgorod, Londres, plus tard NY. Mais Leipzig était son cœur battant et plus particulièrement une petite artère du centre ville : la Brühl.   Là, se concentraient l’essentiel des échanges et les plus grandes réserves de peaux  qui arrivaient du monde entier.

Il reste quelques images de ce monde broyé par les dents d’acier de l’histoire, cela ressemblait un peu  au Lower East Side à New York. Des grandes maisons sombres bordaient la chaussée et tout au long se succédaient des bureaux, des comptoirs, des ateliers, des magasins, des tavernes, des portes cochères.  Des odeurs étranges flottaient dans l’air,  mélange de graisse animale et de naphtaline.  Tout un monde grouillait dans cette artère  : une foule bigarrée de Juifs, Polonais, Arméniens, Russes,  des millionnaires et du  menu fretin. Sept milles petites mains travaillaient à trier, traiter, assembler, teindre et lustrer les peaux. Tout cet univers était dominé  par une trentaine de grands marchands  essentiellement juifs qui constituaient l’aristocratie du commerce des fourrures:  les Eitingon, les Harmelin, Samuels, Lomer, Thorer… Peu de gentils en faisaient partie.

J’imagine que Friedrich a  dû commencer tout en bas de l’échelle.. En débutant  comme “lazzaroni”, sorte de garçon de course de compétition, chargé de trouver les peaux les plus adaptées pour former un assortiment parfait nécessaire à la fabrication d’ un manteau. Chaque manteau était comme un puzzle cousu à partir de fourrures venants de lots différents, il fallait donc une excellente mémoire,  une connaissance étendue des espèces et pas mal d’entregent ou de chutzpah pour savoir ce que les réserves des grands marchands contenaient. 

Et puis, il a dû apprendre l’art des teintures, des assemblages, des doublures. Devenir un bon artisan demandait beaucoup de talent et de temps avant de pouvoir reconnaître la qualité et la valeur des pelages ;  on arrivait à rien sans une très bonne acuité de la vision et  un grand sens tactile. Nul doute qu’il a su faire preuve de rigueur, de discipline, de détermination. Et cela transparaît dans son regard. 

Avant de quitter Leipzig pour Londres, il est logé dans une pension de famille tenue par une veuve. Il a 23 ans, pas beaucoup d’argent mais il est audacieux :  il obtient probablement le soutien d’un grand marchand et il ose, il part.  Il sera l’un des premiers à importer l’art des fourrures “à la manière de Leipzig” à Bruxelles, l’équivalent pour la pelleterie de la haute couture parisienne.

J’ai récemment relu quelques notes des souvenirs de mon père. A l’époque, cela m’avait semblé relativement insignifiant mais en avançant dans ma quête, ces bribes d’informations apportent une lumière intéressante .

Quand mon père évoquait ce Friedrich qu’il appelait le “père Muller”, il revenait toujours sur les mêmes traits : il était sévère et rigoureux, un homme d’affaire mais aussi un excellent artisan maîtrisant parfaitement toutes les ficelles de son métier et particulièrement l’art des teintures et de la zibeline ;  la plus précieuse, la plus chère des  fourrures, celle des Tsars.  Ce petit détail a son importance.  Car encore un fois le commerce de la zibeline était aux mains de marchands juifs venus de Russie, de Varsovie ou de Lemberg, ils négociaient avec les chasseurs en Sibérie avant d’acheminer leur trésor soit vers Nijni Novgorod pour les grandes foires, soit directement à Leipzig. 

Et je suis une fois de plus face à une énigme.

Si l’on se réfère à l’acte de mariage et à l’extrait de naissance (certes postdaté de 19 années !) du père Müller : il était un bon luthérien….  Je me suis donc très vite demandée ce que faisait ce bon luthérien dans un univers dominé par la communauté juive et cerise sur le gâteau se spécialisant dans le traitement et le commerce d’une fourrure encore plus contrôlée par cette communauté .

Comment avait-il atterri dans ce monde là ? Comment y avait-il fait son trou et comment il y a fait fortune ? Était-il juif ? Et si oui pourquoi le dissimuler ? Ou cherchait-il à dissimuler autre chose? Dans les archives du Royaume, j’ai découvert un rapport de la Sûreté Publique daté de 1910 qui fait  suite à une demande de naturalisation  : toutes les mentions Döbeln (ville de naissance  officielle) sont raturées/barrées comme si inexactes.

Je suis de plus en plus persuadée qu’il a changé son lieu de naissance. Je n’ai pas de preuve formelle, seulement des intuitions, des faisceaux d’indices. Je ne vais pas trop digresser ici car j’ai choisi de faire un récit factuel et chronologique, le roman ce sera pour plus tard. 

Après beaucoup de recherches, mes seules certitudes sur Friedrich Müller se résument à son métier de fourreur, à la fois artisan et négociant,  à son mariage avec la mère de mon oncle et à leur exil vers Bruxelles pour d’autres aventures et mystères.

 

6 réflexions au sujet de « Ma quête 6 : Clair-obscur »

  1. Qu’est-ce que tu écris bien. Pas facile de rendre passionnant le descriptif et tu sais rendre vivant ce milieu de la fourrure de l’époque.
    Un roman futur? Oh que oui. La liberté de combler tes questions qui resteront peut être sans réponse ou du moins sans preuves.
    Bel été à toi Miss.

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s