Les gestes d’un automate, le regard dans le vide, cette fille ne semble pas à sa place derrière cette caisse. Elle porte un col roulé et par-dessus un vilain T-shirt rouge barré du logo du supermarché. Malgré tout, elle n’a pas l’air ridicule. Ses lunettes sévères lui donnent un petit air de supériorité, une certaine élégance. Elle est loin, très loin, froide et distante.
L’homme fait ses courses, seul, des courses de célibataire. Il la drague, je n’entends pas ; trop d’annonces promotionnelles, de musique, de chariots, de grincements des tapis roulants.
Il insiste, sûr de lui, bouche carnassière, une allure négligée, pas nette, des vêtements criards de vendeur de voitures d’occasion ou d’assurances inutiles.
Elle l’ignore, ne le regarde pas : son corps tendu, sa bouche crispée, les yeux amers. Il s’en va. Elle demande sa pause, mais ne l’obtient pas. Trop de monde, les caisses fermées mettent les clients en colère.
C’est mon tour, elle continue son boulot mécaniquement, froidement, lasse.
Derrière moi, un homme seul, plus agé, plus élégant, un beau manteau impeccablement coupé ; on pourrait le classer dans la catégorie « vieux beau » mais pas tout à fait. Est-il déjà trop vieux ou trop subtil ?
Elle ne bronche pas, mes articles avancent sur le tapis. Il sourit, continue la conversation. J’éprouve un certain dégoût, un peu de pitié pour cette fille coincée derrière sa caisse, en cage, à la merci des dragueurs, des emmerdeurs, des arrogants.
Elle finit par sourire, elle répond. Il est ravi. Que voit-il, derrière sa jeunesse : une fille souriante, facile à satisfaire, à des années de son ex-femme, de ses manteaux de fourrure, de ses bijoux en or, de ses coiffeurs hebdomadaires. Il pourrait peut-être se sentir à nouveau fort : gâter cette fille, la rendre heureuse, la tirer de sa caisse. Il a l’air si heureux, maintenant.
Elle s’est détendue, sa rage envolée, elle papotte. Je m’écarte, je continue de les observer en fermant mon caban. Peut-être que cet homme lui rappelle quelqu’un, quelqu’un de bien ? Est-ce sa voix , sa diction qui lui plaisent ? Ou bien est-ce l’age qui le rend inoffensif ou plus fin, plus léger ? Ou tout simplement : deux êtres humains, deux solitudes qui se croisent un samedi matin.

J’adore ces petits moments observés, volés, réinventés.
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La distance de la caissière pas à sa place, et pourtant les deux pieds dans la glaise, et les dragueurs qui se succèdent… >joli croquis, on voit, on entend, on est au supermarché !
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Deux « êtres » qui se rencontrent, dans ce lieu social où ce serait normalement un client et une caissière qui se rencontrent…
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Et si seulement un instant, on pouvait lire dans ses pensées … Ma petite visite dominicale – plus de Barnaby à mon grand désespoir mais on se console – Une bonne semaine à toi – pleines de moustaches (foi de Mulot), de légèreté, de bruit, de silence et de rire ! =^^=
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C’est formidablement bien écris. Tu m’as replongée quelques années en arrières, où j’étais « Hotesse de caisse »…>Bon courage pour cette semaine
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Un bel extrait de vies, joliment décrit…
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J’aime beaucoup aussi cette description.
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Très beau texte. Très belle sensibilité. Comme toujours ici. >Le meilleur moment dans ce genre d’écrit, finalement, c’est avant. Quant on réalise qu’on est assez touché par une situation pour avoir envie d’écrire un texte. Quand l’inspiration vient d’une scène quotidienne, c’est génial, on a l’impression de vivre vraiment, de ressentir les choses autour de nous 🙂 .
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J’aime bien tout ce que tu te racontes au supermarché le samedi matin !>Très sympa ton billet.
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Beau récit, on a envie d’en savoir plus, mais la magie de ton post est justement qu’il laisse place à l’imagination!
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formidablement bien écrit comme d’hab:-)
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Desfois, je devrais me lever plus tôt le samedi matin,… j’adore les beaux moments humains comme celui là
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C’est fou, tout ce que l’on peut voir dans un supermarché … À condition de le voir, bien sûr !
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Je suis lasse de voir le mal partout; si on échangeait 2 phrases à nos voisins ça irait déjà mieux!
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tu as vraiment du talent pour raconter des instants volés, des choses que personne ne voit sauf toi, des moments de grâce…
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Ficelle : moi aussi 😉>>May : « les deux pieds dans la glaise » traduit parfaitement mes impressions.>>Cerises et Fraises : comme dans la chanson de Souchon « les rôles qu’on nous impose….. »>>Mulot : KWOI plus de Barnaby et ma mère qui ne m’a rien dit !!!!!>>Carobine : merci ! moi aussi , j’ai fait la vendeuse pour gagner mon argent de poche….et parfois il fallait rester aimable alors que j’avais juste envie d’en coller une bonne…pas très zen tout ça.>>Merci Trompoline>Et aussi merci à Aude>>Plume: en général je ne réalise pas tout de suite mais si je continue d’y penser alors je sais que je tiens un petit bout de billet….>>Fauvette : un jour, j’ai décidé de prendre mes obligations du bon côté… Le supermarché étant une corvée du samedi matin, j’y vais désormais allegro et en douceur… Je prends mon temps quoi !>>La bureautière : moi aussi je serais bien rester pour voir « la fin », le carousel du destin….>>Clo : tu es mon ange du jour !! >>Suffragettes: comme je le disais à Fauvette, c’est quand on décide de prendre son temps qu’on voit mieux et plus…..>>Anne-Elizabeth : c’est exactement ce que je viens de répondre à Suffragettes : il faut prendre le temps de voir, d’entendre, ne pas toujours foncer.>>Ilou : je ne vois pas le mal, j’imagine, je projette et c’est tellement rare que les gens se parlent que du coup j’en fais un billet !>>Le chat : merci – c’est un peu ça que je voulais transmettre un moment de grâce : j’aurais aimé que plus tard ils partent boire un café…Je suis une indécrotable romantique !
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